LES REFOULES DU DESERT

 

 

RENCONTRE AVEC UN « DAMNE DE LA TERRE » AFRICAINE

 

« A la frontière Malienne, la police nous a tout pris, l’argent les papiers d’identité, tout ce qui avait de la valeur, il y avait environ 25 femmes avec nous la plupart ont été violées, quatre l’ont été devant moi. Ceux d’entre nous qui  ne voulaient pas se laisser voler ils les emmenaient à part et les tabassaient à mort. En tout 3 sont morts au cours du voyage, morts dues aux mauvais traitements et aux passages à tabac par la police algérienne et malienne. »

Kanneh Doé parle d’un ton posé, comme si ce qu’il venait de vivre ces derniers mois était quelque chose de courant, qui va de soi dans le monde où il habite et tente de survivre, malgré tout sa voix s’enroue et on sent une profonde tristesse poindre dans son regard. Namibien de 41 ans il fut expulsé voilà un peu plus de deux ans d’Allemagne parce qu’il  travaillait sans papiers :

 - J’ai fait 4 ans là-bas, les employeurs te font travailler au jour le jour, quand ils ont besoin de main d’œuvre pas chère, ils payent cash à la fin de la journée. Ils m’ont renvoyé au Libéria car je ne voulais pas leur dire d’où j’étais originaire, je ne voulais pas qu’ils me renvoient chez moi, alors ils ont décidé que j’étais libérien car ils avaient un traité avec le Libéria. Quelqu’un m’a aidé et j’ai obtenu des papiers Libériens. En fait le Libéria c’est free-land, ils acceptent tout le monde ! Après 9 mois de prison en Allemagne, j’ai atterri à Freetown. »

Combien sont-ils comme lui, qui errent d’un pays africain à l’autre avec ou sans papiers, payant le bakchich à la frontière, en proie à l’arbitraire de fonctionnaires  corrompus ? Des centaines voire  des milliers, proies faciles  des bandits marocains, des passeurs mauritaniens qui les abandonnent dans des coins reculés du désert.

 

VICTIMES COLLATERALES

 « Arrivé au Libéria j’ai fait 6 mois de prison, ensuite ils m’ont donné un visa de 48 heures pour sortir du pays. En fait j’y suis resté 3 mois à chercher l’argent pour repartir vers le nord, ce que j’ai fait en passant par la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Burkina Faso et le Niger. Je suis rentré en Lybie et j’ai facilement trouvé du travail. J’ai travaillé  dans la construction à Zouala, j’étais chef de chantier, je gagnais de l’argent c’était bien. Ghadafi était bon avec son peuple. Au bout de 3 mois la guerre a éclaté et ils nous ont demandé de partir. Les insurgés pensaient que tous les noirs africains étaient des mercenaires, certains partisans de Ghadafi nous en voulaient aussi. On a dû s’enfuir vers l’Algérie car on n’avait pas eu la chance d’autres  africains qui avaient pu s’embarquer pour l’Italie depuis Misrata. Arrivés à la frontière à Deb-Deb, les douaniers  nous ont fouillés pour voir si on avait des armes puis la police algérienne nous à jetés en prison. Je peux m’estimer heureux car tout le monde n’a pas été accepté, cela dépendait des policiers, du moment de la journée ou on passait, la chance, quoi ! Je suis resté 2 mois en prison pour être rentré sans visa puis ils m’ont emmené au centre d’immigration d’Issalâne, le temps qu’ils s’assurent que je n’étais pas un mercenaire. Les algériens nous maltraitaient tout le temps, ils nous jetaient des pierres et nous insultaient nous traitant de chiens. J’avais peur car on était complètement à leur merci, on pouvait pas se défendre, à la moindre occasion ils nous auraient lynchés. Enfin, au bout des trois mois, avec d’autres comme moi, ils nous ont  entassés comme des animaux dans des camions et nous ont amené à la frontière Nord du Mali. On est rentrés au Mali par Tizawati. »

 

VOUS AVEZ DIT GALERE ?

Kanneh fait une pause, son regard semble se perdre au loin, dans un passé pas encore complètement apprivoisé: - La police malienne nous attendait pour nous dépouiller. Comme je faisais mine de résister ils m’ont  frappé puis ils ont pris tout ce que j’avais, plus 4000€ et mon passeport. Pour d’autres ça a été pire. »

On peut s’imaginer la scène, un poste oublié du monde, la nuit glacée du désert, Kanneh et les autres, après avoir passé des heures entassés comme du bétail, crevés, affamés, la peur au ventre  en proie aux cris et aux menaces des flics, des douaniers, des gendarmes, qui tous s’abattent sur eux comme des charognards sur des proies blessées et sans défense, tous voulant « manger » sur leur dos. Ce sont des moments de terreur qui en Afrique se répètent souvent aux postes de contrôle où règne la loi du plus fort, de celui qui a une arme à la main.

« Nous laisser sans papiers est une façon de faire de nous des illégaux à qui on peut faire n’importe quoi sans prendre de risques, on peut pas porter plainte puisqu’on n’existe pas et puis on est en faute, en même temps cela justifie le vol de nos biens qui sont aussi illégaux, donc qui peuvent être réquisitionnés, sans papiers ils nous tiennent à leur merci, on n’a plus aucun droit, on est sans défense. N’oubliez pas qu’il n’y a pas de Droits de l’Homme en Afrique ! Ouais, c’est pourquoi ils ont violé les femmes et tabassés ceux qui osaient se défendre, sûrs de leur impunité.»

 

La Croix-Rouge malienne est venue nous chercher à la frontière pour nous emmener à Bamako mais personne n’a parlé de ce qu’on avait subis, on avait trop peur. On était bien content de partir de là. Arrivés dans la capitale ils nous ont emmenés au marché couvert où on a dormi dans des locaux insalubres, puis la Maison de l’Immigration nous a fourni un laisser-passer qui certifiait qu’on était refoulés de Lybie  (laisser-passer qui portait la mention  « Send out of Lybia » en anglais) puis ils nous ont dit de nous débrouiller car ils avaient assez de problèmes avec  les locaux.»

Kanneh vivait à Bamako quand on l’a rencontré, il dormait dans la gare où il devait payer une taxe de 250 francs CFA par jour, car nous dit-il les policiers venaient trop souvent les racketter au marché couvert. Il nous raconte patiemment sa galère et au fur et à mesure de son récit on prend conscience, avec un frisson dans le dos, que ce qui pour nous semblerait le comble de la misère, du malheur aussi, semble n’être pour lui qu’un des nombreux aléas auxquels lui est ses compagnons de voyage sont exposés jour après jour et ceci dans tous les pays où ils ont vécus. Dans le malheur il semble conserver sa force et son intégrité morale. Il ne demande rien, il ne sous-entend rien, il raconte puis il nous  emmène dans un marché couvert où d’autres africains sans papiers comme lui vivent dans des locaux commerciaux désaffectés. Il seraient environ 300 à Bamako de plusieurs nationalités qui partagent son destin, la plupart comme lui revenus de Lybie, dépouillés à la frontière malienne de Tizawati.

 

RETOUR A LA CASE DEPART

« Je ne peux pas avoir  de papiers car il n’y a pas d’ambassade namibienne ici au Mali, il faut que je me débrouille pour trouver de quoi manger tous les jours et réunir l’argent qui me permettra de prendre le bus pour le Nigéria où il y a une ambassade de Namibie, là-bas ils m’aideront à rentrer chez moi. En attendant je demande de l’aide aux voyageurs et quelquefois ils me donnent 1000 francs (1,50€) rarement plus de 5000. Chaque fois que la police me contrôle il faut que je paye, un jour j’ai dû leur laisser mes souliers pour qu’ils me relâchent, un autre jour mon portable. C’est ça ou la prison. Ici c’est très dur pour nous, on ne connaît personne, parfois je reste deux jours sans manger. » Dit-il avec un demi-sourire.

On a le vertige quand on pense à sa vie quotidienne, sans papiers, sans argent, sans toit, sans amis mais on se dit que cela ne peut nous arriver, à nous, citoyens du 1ermonde, que cela est dévolu aux « damnés de l’Afrique » et puis on essaye de penser à autre chose.

Quand on lui demande qu’est-ce qu’il compte faire une fois arrivé en Namibie Kanneh éclate de rire :- Je vais travailler pour amasser de l’argent et repartir en Europe, je veux un avenir pour ma famille, ici en Afrique y’ en a pas. Vous savez c’est pas la première fois que je suis refoulé mais je vais pas renoncer. Cela faisait presque 8 ans que j’étais en Europe, au début avec des papiers puis au black en Angleterre, Danemark puis Allemagne. »

Il veut quand même donner un conseil à ses frères africains : - Ne partez pas sans visa, ne partez pas sans papiers, c’est trop la galère. »

 

 

Reportage : Herman Campos et Pedro Campos.

Photos : Herman Campos.

Texte: Pedro Campos.